lundi, 5 octobre 2026

« Comme la jeune génération a manqué de clairvoyance, de tact, de cœur pour comprendre toute la grandeur, toute la force de ces brillants jeunes gens sortis des rangs de la garde, de ces enfants gâtés de la naissance et de la fortune, quittant leurs salon

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S'irriter de ce que ces hommes soient apparus dans le seul état où l'on trouvait quelque instruction, quelque loisir et quelque aisance est absurde. Si ces « princes, boyards, voïvodes », ces secrétaires d'État et ces colonels ne s'étaient pas éveillés les premiers sous l'aiguillon d'une faim morale, attendant que la faim physique vînt les tirer du sommeil, il n'y aurait eu ni Roudine geignards et inquiets, ni Bazarov reposant dans leur « unité de la volonté et du savoir ». Il y aurait eu quelque médecin de régiment qui eût fait périr les soldats en les volant sur les rations et les remèdes, et vendu à l'intendant de Kirsanov des certificats de mort naturelle pour des paysans morts sous le knout, ou quelque gratte-papier concussionnaire, éternellement ivre, arrachant des pièces de vingt-cinq kopecks aux paysans et tendant le manteau et les galoches à Son Excellence le gouverneur Kirsanov. Et surtout, il n'y aurait eu ni le coup mortel porté au servage, ni tout ce qui travaille sous la lourde écorce du pouvoir, minant l'hermine impériale et la robe de chambre matelassée du hobereau.

Heureusement, à côté de gens dont les caprices de seigneurs consistaient en une meute et une valetaille, à violenter et à fouetter chez eux, à ramper à Saint-Pétersbourg, il s'en est trouvé dont les « caprices » consistaient à leur arracher la verge des mains et à conquérir de l'espace : non la témérité des chasses en campagne, mais de l'espace pour l'esprit et pour la vie humaine. Que cette lubie fût pour eux une affaire sérieuse, une passion, ils l'ont prouvé sur la potence, au bagne… ils l'ont prouvé en revenant de Sibérie au bout de trente ans. »

Alexandre Herzen

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