vendredi, 2 octobre 2026

Comment une noble russe aurait pu devenir reine du Siam

Partager

« Sur la patinoire, je rencontrais souvent l'amie de ma sœur Galia, Katioucha Vesnitskaïa, lycéenne des grandes classes du lycée de jeunes filles Foundouklei. Mon frère aîné Boria lui faisait la cour. Il valsait avec elle sur des patins.

Les longues tresses de Vesnitskaïa s'envolaient au rythme de la valse. Elles la gênaient, et, sans cesser de danser, elle les rejetait sur sa poitrine. Elle regardait avec hauteur, sous ses paupières mi-closes, les spectateurs ravis.

Pouvais-je penser alors, sur cette patinoire, que la vie de Vesnitskaïa se révélerait bien plus inattendue que toutes mes fantaisies.

Au Corps des pages de Pétersbourg, on éduquait l'un des fils du roi du Siam, Tchakrabon. Sur le chemin du retour dans sa patrie, le prince tomba malade en route, près de Kiev, d'une pneumonie. Le voyage fut interrompu. On amena le prince à Kiev, on le logea dans le palais impérial et on l'entoura des soins des médecins kiéviens.

Le prince guérit. Mais avant de poursuivre son voyage vers le Siam, il lui fallait se reposer et reprendre des forces. Le prince resta deux mois à Kiev. Il s'y ennuyait. On s'efforçait de le distraire : on le conduisait aux bals de l'Assemblée des marchands, aux loteries-allegri, au cirque et au théâtre.

À l'un de ces bals, le prince Tchakrabon, au teint jaune, aperçut Vesnitskaïa. Elle dansait une valse, comme sur la patinoire, ses tresses rejetées sur la poitrine, lançant des regards hautains de ses yeux bleus sous ses paupières mi-closes. Le prince fut charmé. Petit, les yeux bridés, les cheveux luisants comme du cirage, il s'éprit de Katioucha. Il partit pour le Siam, mais revint bientôt à Kiev incognito et demanda à Katioucha de devenir sa femme. Elle accepta.

Katioucha partit pour le Siam. Le roi du Siam mourut peu après d'une quelconque maladie tropicale. Après lui, le premier prince héritier mourut de la même maladie.

Le mari de Katioucha était le deuxième fils du roi. Il n'avait que très peu d'espoir d'accéder au trône du Siam. Mais après la mort de son frère, il se trouva être l'unique héritier et devint roi de façon inattendue. C'est ainsi que la joyeuse lycéenne kiévienne Vesnitskaïa devint reine du Siam.

Les courtisans haïssaient la reine étrangère. Son existence troublait les traditions de la cour siamoise.

À Bangkok, sur l'exigence de Katioucha, on installa l'éclairage électrique. Cela fit déborder la coupe de la haine des courtisans. Ils résolurent d'empoisonner la reine qui bafouait les anciennes coutumes du peuple. On se mit à mêler progressivement à la nourriture de la reine du verre pilé en poudre très fine, provenant d'ampoules électriques brisées. Six mois plus tard, elle mourut d'une hémorragie intestinale.

Sur sa tombe, le roi fit dresser un monument. Un haut éléphant de marbre noir, la tête coiffée d'une couronne d'or, se tenait la trompe tristement baissée dans l'herbe épaisse qui lui montait jusqu'aux genoux. Sous cette herbe reposait Katioucha Vesnitskaïa, la jeune reine du Siam.

Depuis, chaque fois que je me retrouvais sur une patinoire, je pensais à Katioucha et au chef d'orchestre qui jouait la valse « L'Été sans retour ». »

Dans le premier livre de son Récit d'une vie, Konstantin Paoustovski évoque, presque fidèlement, l'une des plus touchantes histoires d'amour, qui eut bel et bien lieu en 1904.

Je me réjouis d'apaiser tous ceux qui se sont indignés contre les perfides courtisans siamois : Katia Desnitskaïa ne fut pas empoisonnée, elle vécut longtemps et mourut en 1960 à Paris. Mais elle ne devint pas reine non plus.

Elle divorça du prince Tchakrabon en 1919. Tchakrabon était prince héritier, mais il mourut avant son frère aîné, le roi, d'une pneumonie en 1920. Ekaterina Desnitskaïa et le prince Tchakrabon eurent un fils, Choula, qui épousa une Anglaise ; ils eurent une fille, Narissa. Le fils de Narissa, Hugo, est devenu un compositeur connu en Thaïlande, marié à une actrice thaïlandaise.

Signaler une erreur de traduction