Viktor Grichine à la Taganka en 1975 lors du spectacle « Attachez vos ceintures !
L'histoire de la visite du maire de longue date de Moscou, Viktor Grichine, au Théâtre de la Taganka en 1975 s'est depuis longtemps chargée de conjectures et changée en légende. Le spectacle lui-même, « Attachez vos ceintures ! », qui tournait sans détour en dérision les défauts du système soviétique, ne resta guère longtemps à l'affiche. Il subsiste fort peu d'informations sur cette mise en scène, ce qui peut témoigner de sa valeur artistique. Les comptes rendus et les documents photographiques sont eux aussi en nombre minime. La seule chose digne d'intérêt est sans doute le récit de la venue au spectacle du premier secrétaire du comité municipal de Moscou, Grichine. Je vous propose de l'entendre de la bouche même des participants.
L'auteur de la pièce, l'écrivain Grigori Baklanov :
« Dès midi, des camarades en civil étaient arrivés au théâtre ; ils avaient tout passé en revue, tout inspecté, et lorsque j'arrivai vers sept heures moins le quart dans le bureau de Lioubimov, deux hommes montaient la garde près du téléphone, tandis que la place de la Taganka était complètement déserte, la circulation coupée. Grichine et son épouse arrivèrent dans une énorme ZiL, furent accueillis en bas par la direction du théâtre et montèrent au bureau…
Fut-ce parce que cette visite, et tout ce qui l'avait précédée, avait semé la frayeur parmi les gens, ou peut-être par excès de zèle (le directeur du théâtre, Doupak, exposait sans relâche au haut visiteur les projets à venir, lui montrait la maquette du futur bâtiment, le remerciait, tandis que la lampe rouge au-dessus de la porte du bureau clignotait une fois, première sonnerie ! clignotait de nouveau, troisième sonnerie !), toujours est-il que ce fut un fiasco complet : le spectacle commença sans le haut invité. Quand on se mit enfin en route, le foyer était vide, et seuls quelques acteurs se pressaient près des portes les plus proches : c'était à eux d'entrer ! Ces acteurs incarnaient justement la haute commission qui volait vers un chantier pour y faire régner… la terreur… les acteurs pénétraient dans la salle, un projecteur les saisissait et les accompagnait jusqu'à leurs fauteuils dans l'avion, où aussitôt des hôtesses de l'air se mettaient à voltiger au-dessus d'eux.
Et voilà que, de frayeur sans doute, on repoussa les acteurs et l'on fit passer devant Grichine et son épouse, et lui-même, sans le vouloir, se trouva comme à la tête de cette commission. Et le projecteur les saisit et les conduisit tous… ».
L'ancien premier adjoint de Grichine écrit à propos de cet épisode : « Grichine et sa femme furent impitoyablement tournés en ridicule, comme seuls les acteurs savent le faire. »
Grichine lui-même évoque lui aussi cet épisode dans ses mémoires :
« Nous sommes arrivés au spectacle une demi-heure avant le début. Iou. Lioubimov nous a invités dans son bureau… On a parlé du travail du théâtre. À sept heures moins dix, j'ai dit qu'il était temps de gagner la salle, à quoi il a répondu qu'il y avait encore du temps, qu'on viendrait nous chercher. Cinq minutes plus tard, j'ai rappelé qu'il était temps d'être dans la salle. De nouveau Iou. Lioubimov m'a prié d'attendre, disant qu'on viendrait nous chercher. À sept heures, je me suis levé et j'ai dit que nous allions au spectacle. Nos hôtes nous ont conduits non par la porte située près de la scène, mais par celle du milieu de la salle, afin que nous passions devant les rangs de fauteuils où les spectateurs étaient assis. Le spectacle commençait ainsi : la scène ouverte représentait la cabine d'un avion. Les passagers sont assis dans leurs fauteuils. Le décollage est retardé, car quelque "chef" est en retard, et c'est à ce moment qu'on nous mène dans la salle et que nous nous retrouvons, en quelque sorte, ces "bureaucrates" par la faute desquels le départ de l'avion est retardé. La salle rit aux éclats, des applaudissements éclatent. Nous nous sentons, bien sûr, mal à l'aise. Je pense que tout cela avait été préparé, organisé dans le but de me mettre dans une situation ridicule. Nous avons vu le spectacle jusqu'au bout. Une fois terminé, nous sommes de nouveau entrés dans le bureau de Iou. Lioubimov. Il s'est excusé de ce qui s'était passé, disant qu'on l'avait "trahi", etc. Je n'ai formulé aucun grief à l'égard de la direction du théâtre, je n'ai manifesté ni mécontentement ni, a fortiori, rancœur. Aucune tentative de "fermer" le théâtre, comme l'a écrit dans les Izvestia A. Voznessenski, n'a bien entendu été entreprise. »
Tirez-en vous-mêmes les conclusions ; pour que le tableau soit complet, il est utile de savoir que cette anecdote historique a été tirée des coulisses poussiéreuses en 1989, lorsqu'Andreï Voznessenski en a soudain parlé dans son article. À la même époque, une campagne de grande ampleur, menée dans de larges cercles sociaux et culturels, battait son plein contre Grichine, en raison de son soutien à la création du complexe commémoratif de la Victoire sur la colline Poklonnaïa, qui avait suscité une vive résistance des habitants. Mais c'est là une tout autre histoire.
Pour ma part, je n'ajouterai qu'une chose : ne vous frottez jamais à l'« intelligentsia ».