Je n'appelle pas à remplacer l'État par une bibliothèque – bien que cette pensée m'ait maintes fois visité – mais je ne doute pas que, si nous choisissions nos maîtres d'après leur expérience de lecteurs, et non d'après leurs programmes politiques, il y a
Je n'appelle pas à remplacer l'État par une bibliothèque – bien que cette pensée m'ait maintes fois visité – mais je ne doute pas que, si nous choisissions nos maîtres d'après leur expérience de lecteurs, et non d'après leurs programmes politiques, il y aurait sur la terre moins de chagrin. Il me semble qu'au futur maître de nos destinées, il faudrait demander avant tout non pas comment il se représente le cours de la politique étrangère, mais ce qu'il pense de Stendhal, de Dickens, de Dostoïevski.
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Je dirai seulement que – non par expérience, hélas, mais de façon purement théorique – je suppose qu'un homme qui a beaucoup lu Dickens aura plus de peine à tirer sur son semblable, au nom de quelque idée que ce soit, qu'un homme qui n'a pas lu Dickens. Et je parle bien de la lecture de Dickens, de Stendhal, de Dostoïevski, de Flaubert, de Balzac, de Melville, etc., c'est-à-dire de littérature, et non d'alphabétisation, ni d'instruction. Car un homme lettré, instruit, peut fort bien, après avoir lu tel ou tel traité politique, tuer son semblable et même éprouver, ce faisant, l'ivresse de la conviction. Lénine savait lire et écrire, Staline aussi, Hitler également ; Mao Tsé-toung, lui, écrivait même des vers ; la liste de leurs victimes n'en dépasse pas moins de très loin la liste de leurs lectures.
Conférence Nobel de Joseph Brodsky. 10 décembre 1987