Tolstoï sur le génie militaire selon les pensées du prince Andreï dans « Guerre et Paix
Et d'où vient que tous parlent de « génie militaire » ? Est-il donc un génie, l'homme qui sait faire apporter les biscuits à temps et ordonner à celui-ci d'aller à droite, à celui-là d'aller à gauche ? C'est uniquement parce que les gens de guerre sont revêtus d'éclat et de pouvoir, et que des masses de fripons flattent le pouvoir en lui prêtant des qualités de génie qui ne lui appartiennent pas, qu'on les appelle des génies. Au contraire, les meilleurs généraux que j'aie connus étaient des gens sots ou distraits. Le meilleur, c'est Bagration, Napoléon lui-même l'a reconnu. Et Bonaparte en personne ! Je me rappelle son visage suffisant et borné sur le champ d'Austerlitz. Non seulement un bon chef d'armée n'a besoin ni de génie ni d'aucune qualité particulière, mais il lui faut, au contraire, l'absence des plus hautes et des meilleures qualités humaines : l'amour, la poésie, la tendresse, le doute philosophique et curieux. Il doit être borné, fermement persuadé que ce qu'il fait est très important (sans quoi la patience lui manquerait), et alors seulement il sera un brave capitaine. Dieu l'en garde, s'il est homme, d'aimer quelqu'un, d'avoir pitié, de songer à ce qui est juste et à ce qui ne l'est pas. On comprend que, depuis longtemps déjà, on ait fabriqué pour eux une théorie des génies, parce qu'ils sont le pouvoir. Le mérite du succès à la guerre ne dépend pas d'eux, mais de l'homme qui, dans les rangs, crie : « Nous sommes perdus ! » ou crie : « Hourra ! » Et c'est seulement dans ces rangs-là qu'on peut servir avec la certitude d'être utile !
Ainsi pensait le prince André, écoutant les propos...