Méfiez-vous des choses !
Méfiez-vous des choses ! Elles nous asservissent très vite et très solidement !
C'est ainsi qu'Ebenezer Sidney, héros de la nouvelle d'Alexandre Grine « L'Automobile grise », met en garde son interlocuteur, en s'interrogeant sur la mesure dans laquelle des objets mécaniques, ou des êtres, peuvent être dotés de vie. Je me suis souvenu de ce récit en lisant les débats sur l'apparition de l'intelligence artificielle, où certains craignent que la machine sans âme ne supplante bientôt partout l'homme. Eh bien, un texte de 1921 a quelque peu devancé ces tourments.
« La matière inanimée, dit Kichley. Le fer et l'acier sont morts. »
Je ne répliquai rien. Il me sembla qu'une automobile avait poussé un cri sous la fenêtre. En effet, le cri se répéta, plus proche, puis juste en dessous.
« Vous entendez ? dis-je. Voilà sa voix, un hurlement qui rappelle vaguement des paroles grossières et haineuses. Ainsi, il a une voix, le mouvement, la vue, peut-être aussi la mémoire. Il a une maison. Dans la rue Bok-Métan, il vaut la peine de visiter les magasins de gros d'automobiles et de les voir dans leur décor domestique. Elles se tiennent là, luisantes, graissées, sur le sol de ciment d'une immense salle. Aux murs pendent leurs portraits : photographies de modèles et de vainqueurs de compétitions. Il a sa musique : certaines compositions nouvelles, qui rendent avec tant de zèle la dissonance du vacarme des rues ou les sons fortuits nés de tout mouvement. Il a enfin un gramophone, un cinématographe, des docteurs, des panégyristes, des poètes, ceux-là mêmes dont vous parliez il y a une demi-heure, des gens au sentiment très développé du mécanisme. Il a aussi des maîtresses, ces dames qui, des fenêtres des magasins à la mode, adressent le sourire de leurs visages de cire. Et ce n'est pas de la vie ? Une existence assez complète, dirai-je. De plus, il fait du sport, il tue et il prend part à la guerre. »
« Il s'ensuit, dit Nicolas, que... Mais je serai plus bref : une certaine automobile, couverte de boue et de blessures, est revenue du théâtre des opérations. Après s'être fait raser chez le coiffeur, elle est rentrée chez elle, a mis sur son gramophone le disque de la marche "Vers la gloire et le triomphe" et a ordonné de faire fonctionner l'appareil cinématographique avec le film "La course automobile entre Liss et Zurbagan". De ravissement, un de ses pneus a éclaté. »
Le héros principal, l'excentrique Sidney, songe très sérieusement à l'existence terrestre des machines, et va jusqu'à penser sérieusement que certaines d'entre elles peuvent ne différer en rien des hommes.
Selon sa conjecture, la jeune fille qu'il aime est une poupée de cire mécanique si savamment faite qu'elle a réussi à s'échapper d'un magasin et à agir comme une vraie jeune fille, jusqu'à nouer des romans. Il observe sa peau couleur de craie jaune, qui parfois pâlit et prend la teinte d'une figure de cire, son sourire vide et agréable, remarque que son emploi du temps n'obéit qu'à la machine et qu'elle n'est elle-même qu'une esclave sans âme des choses, mais surtout ses sentiments factices : incapable d'aimer, elle semble dotée d'une âme, mais n'est attirée vers lui que par l'attrait de sa fortune. À tous égards, cet être indifférent, à la voix impassible et au nom étrange de Corrida El Baso, de nationalité et d'origine inconnues, ne peut être qu'un mannequin, que Sidney a effectivement vu un jour dans une autre ville. Cela, joint à l'apparition sinistre dans sa vie d'une automobile grise, non seulement le prive de repos, mais très vite de raison. Corrida n'est pas une jeune fille vivante, mais une poupée animée. Et donc il faut la tuer. Et Sidney lui déclare au bord du précipice : « j'ai percé le secret de votre mécanisme. Il a pris l'apparence de la vie humaine par la force de tous les mécanismes qui grondent autour de nous. Mais devenir une femme, comprenez-le bien, devenir un être véritablement vivant, vous ne le pouvez qu'après votre destruction. »