Napoléon et l'émancipation des Juifs en Europe, réformes et restrictions
Savez-vous pourquoi Heine aimait tant Napoléon ? Outre l'esprit de la Révolution française, à la grandeur de laquelle le nom de Bonaparte demeura toujours attaché, c'est précisément grâce à Napoléon que l'Europe entière vit s'élever le mouvement d'émancipation des Juifs. On l'appelle souvent le libérateur des Juifs.
Qu'a donc fait Napoléon pour les Juifs ? Précisons d'emblée que, malgré l'octroi de tous les droits civiques aux Juifs au lendemain de la Révolution, le règne de Napoléon s'ouvrit tout de même par un vaste programme antijuif, attisé par la répugnance d'un large cercle d'intéressés à rendre aux banques juives les énormes crédits contractés pour l'achat des terres ecclésiastiques sécularisées. En 1806, il suspendit, dans huit départements parmi les plus peuplés de Juifs, l'exécution des décisions des tribunaux français ordonnant le recouvrement de dettes au profit de Juifs.
Pourtant, dès 1799, sa promesse de rebâtir le Temple de Jérusalem, Jérusalem elle-même et, enfin, l'État juif s'était répandue à travers toute l'Europe. La nouvelle d'un retour prochain en Eretz Israël intrigua les communautés juives, mais les Juifs de Gaza, d'Hébron, de Ramla, de Jaffa, d'Acre et de Haïfa ne se pressèrent guère de favoriser la reddition de leurs villes à l'armée française qui s'avançait, et qui fut finalement contrainte de se replier vers l'Égypte.
En deuxième lieu, tous les pays européens asservis par l'armée des cent peuples recevaient l'émancipation des Juifs, et les Juifs locaux accueillaient Bonaparte en libérateur. Cela força les États en guerre contre Napoléon à se pencher sur la question juive, afin qu'une partie de leur population ne sympathisât pas avec l'ennemi. Et de fait, en Prusse et en Russie, des assouplissements en faveur des Juifs commencèrent : les Juifs prussiens obtinrent enfin en 1811 l'égalité des droits civiques, tandis qu'en Russie on décida de différer l'application de la loi sur l'expulsion générale des Juifs des bourgs et des villages.
En troisième lieu, Napoléon institua la première assemblée représentative des chefs des communautés juives de France et d'Europe, puis le Sanhédrin. Il est vrai que l'une des questions posées à l'assemblée était de savoir si le judaïsme proclame réellement la haine des chrétiens.
Il n'en reste pas moins que nombre de décisions et de décrets de Napoléon restreignirent sérieusement les droits de la population juive de France et des pays conquis. En 1808, il publia une liste de professions qu'il était interdit aux Juifs d'exercer pendant 10 ans, instaura dans plusieurs localités une zone de résidence obligatoire, continua de limiter le recouvrement des dettes au profit des Juifs et leur ôta le droit de fournir un remplaçant pour le service militaire. Ces mesures ne furent abrogées dans la plupart des régions qu'en 1812.
Néanmoins, l'image de Napoléon en libérateur et bienfaiteur des Juifs s'enracina solidement dans l'esprit des larges masses juives, et dans bien des synagogues on chantait même des hymnes à sa gloire. Les libertés et les assouplissements proclamés par Napoléon en faveur des Juifs ne pouvaient être annulés ni disparaître sans laisser de traces, même après la chute de l'empereur. Bonaparte mit donc bel et bien fin à l'absence totale de droits des Juifs d'Europe et contraignit même, dans une certaine mesure, les communautés à réfléchir de concert aux problèmes de la préservation de l'identité et de la culture nationales.