samedi, 3 octobre 2026

Ilf et Petrov sur les molokanes russes de San Francisco en 1936

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« Et voici la Colline russe », dit notre puissant « driver » en passant le levier en seconde. La voiture se mit à bourdonner et entreprit de grimper la côte sur le pavé de pierre.

Non, rien ici ne rappelait San Francisco ! Cette ruelle ressemblait bien plutôt à un faubourg de la vieille Toula ou de Kalouga.

Nous nous arrêtâmes devant une petite maison à perron et entrâmes. Il y avait là des hommes barbus, d'un certain âge, à lunettes. D'autres étaient plus jeunes, en veston, sous lequel on apercevait des chemises russes. Exactement le vêtement que les ouvriers russes d'avant la révolution endossaient les jours de fête.

Mais l'impression la plus forte vint des femmes. On avait envie de se passer la main sur les yeux pour s'assurer que de telles femmes pouvaient exister en mil neuf cent trente-six, et non pas quelque part au fin fond de la vieille Russie, mais dans le San Francisco à l'essence et à l'électricité, à l'autre bout du monde. Parmi elles, nous vîmes des paysannes russes, au teint blanc et rose, en belles blouses de fête à manches bouffantes et en amples jupes dont la coupe avait été jadis emportée de Russie, puis s'était figée à San Francisco sans le moindre changement ; nous vîmes de grandes vieilles aux yeux de prophétesses. Les vieilles portaient des fichus d'indienne. Cela, passe encore. Mais d'où sortait cette indienne, de la véritable petite pastille de Tsindel ! Les femmes parlaient d'une voix douce et ronde, chantante, en accentuant les « o », et, comme il se doit, tendaient la main en spatule. Beaucoup d'entre elles ne savaient pas du tout parler anglais, bien qu'elles eussent passé à San Francisco presque toute leur vie. L'assemblée rappelait une vieille noce de village : quand tout le monde est déjà réuni et que la fête n'a pas encore commencé.

Presque tous les hommes étaient grands et larges d'épaules, comme le premier, celui qui était venu nous chercher. Ils avaient d'énormes mains, des mains de débardeurs.

En bas se trouvait une assez vaste salle en sous-sol. S'y dressait une longue table étroite, chargée de petits pâtés, de cornichons salés, de pain sucré, de pommes.

On servit le thé dans des verres, et soudain le plus colossal des molokanes, un homme assez âgé, à lunettes d'acier et à la barbiche grisonnante, aspira profondément de l'air et se mit à chanter d'une voix extraordinairement forte ; d'abord on crut même qu'il ne chantait pas, mais qu'il criait :
Le chagrin m'a consumé,
Serpent tapi sous la pierre.
Brûle, brûle, ma lucarne,
Je brûlerai avec toi.

Traduction littérale

Tous les hommes et toutes les femmes reprirent la chanson. Ils chantaient comme le chantre, à pleine voix. Ce chant ne comportait aucune nuance. On chantait fortissimo, rien que fortissimo, de toutes ses forces, en s'efforçant de couvrir les autres. Ce chant, étrange et un peu désagréable au début, devenait de plus en plus harmonieux. L'oreille s'y habitua vite. Malgré le volume, il y avait en lui quelque chose de triste. Les voix de femmes étaient particulièrement belles, qui lançaient avec frénésie les notes aiguës. C'étaient de telles voix, perçantes et mélancoliques, qui s'envolaient jadis par-dessus les champs, dans le crépuscule, après la fenaison, tintaient inlassablement, s'éteignaient peu à peu et finissaient par se mêler au chant des grillons. Ces gens chantaient cette chanson sur la Volga, puis chez les Kurdes et les Arméniens, près de Kars. Aujourd'hui, ils la chantent à San Francisco, en Californie. Si on les chassait en Australie, en Patagonie, aux îles Fidji, ils y chanteraient aussi cette chanson.

La chanson, voilà tout ce qui leur est resté de la Russie.

Ilf et Petrov, « L'Amérique à un étage », chapitre 33, « La Colline russe »

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