Dans l'une des nouvelles des «Mille et un fantômes» d'Alexandre Dumas, nous rencontrons un certain monsieur Ledru, gardien d'une collection entière de reliques royales, qu'il s'était constituée en assistant au saccage des sépultures de la basilique de Sai
Dans l'une des nouvelles des « Mille et un fantômes » d'Alexandre Dumas, nous rencontrons un certain monsieur Ledru, gardien d'une collection entière de reliques royales, qu'il s'était constituée en assistant au saccage des sépultures de la basilique de Saint-Denis et en prenant dans chaque tombe ouverte ce qui lui plaisait. Dans le cabinet décrit par Dumas père figuraient la rotule de Charles IX, le pouce de François Ier, un morceau du crâne de Louis XIV, une côte d'Henri II, une vertèbre de Louis XV, la barbe d'Henri IV et les cheveux de Louis XVI. « Il y avait là un os de chaque roi. Avec tous ces os, on aurait pu composer le squelette de la monarchie française, à laquelle manque depuis longtemps la charpente principale. Il y avait encore, outre cela, une dent d'Abélard et une dent d'Héloïse, deux incisives blanches. »
Il est certain que de telles collections n'avaient rien d'imaginaire. En tout, cent cinquante corps furent jetés hors de Saint-Denis : les dépouilles de 43 rois, de 32 reines, de 63 princes du sang, de 10 serviteurs du royaume et de nombreux abbés de Saint-Denis. On sait que presque tous ceux qui se trouvaient présents à la profanation des sépultures royales mettaient la main sur quelque chose, et d'ailleurs la présence personnelle à l'extraction des monarques hors des caveaux n'était pas indispensable : les squelettes avaient été précipités dans une fosse du cimetière du monastère, au nord de la basilique, où ils demeurèrent 23 ans, si bien que le premier venu, le passant le plus quelconque, pouvait détacher un souvenir de Pépin ou de Louis.
Nombre de personnages influents, ou simplement de gens fortunés, voulurent s'associer aux grands ossements et rassemblèrent chez eux des dépôts de ces « reliques ». Avec le temps, ces reliques passèrent dans les musées, tandis qu'une partie retournait aux lieux de leur ancien repos. Le musée Tavet-Delacour de Pontoise est parvenu à se procurer un morceau du crâne de saint Louis, des cheveux de Philippe Auguste, des cheveux d'Henri IV, les jambes de Catherine de Médicis, le pouce de la main gauche d'Henri IV, un fragment de mâchoire de Dagobert avec deux dents, deux dents supérieures de saint Louis, des dents d'Henri III, des dents du Grand Dauphin, une molaire d'Henri IV, deux dents de Louis XIV et, probablement, un certain nombre d'autres restes précieux.
Une collection du même genre fut constituée par le fondateur du Musée des monuments français, Alexandre Lenoir, qui sauva une multitude de sculptures et de statues inestimables. Investi des pouvoirs de chef de la Commission des monuments, il prélevait dans les lieux de culte dévastés des objets destinés à la collection du musée national. Chemin faisant, Lenoir ramassait aussi des éclats d'ossements princiers, afin de les conserver pour la postérité. Entre autres, Alexandre Lenoir se procura deux dents, celles de Pierre Abélard et de sa bien-aimée Héloïse. Qui sait, peut-être précisément celles dont parlait Dumas. Les deux dents, avec des fragments d'os, furent placées par leur gardien dans un superbe reliquaire et demeurèrent de longues années dans la collection du sculpteur ; tout récemment, elles ont été rachetées à des mains privées et remises à la collection du Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris.