Polémochores en région de Kalouga : plantes européennes importées par la Wehrmacht
Dans les années 1940, les botanistes finlandais se mirent à relever sur le territoire de la Finlande des plantes qui n'y avaient jamais poussé, et qui se trouvaient, chose curieuse, aux endroits mêmes où stationnaient les unités d'une armée étrangère. Pour ces plantes introduites dans l'écosystème par suite d'opérations militaires, on forgea un terme à part : les polémochores.
L'étude des polémochores de Russie est menée par la biologiste Natalia Mikhaïlovna Rechetnikova, qui a notamment remarqué des plantes insolites, caractéristiques de l'Europe occidentale, localisées dans des habitats naturels intacts et des communautés forestières où les plantes exotiques ne pénètrent d'ordinaire pas, le long d'anciennes routes abandonnées ; toutes ces plantes rares poussaient par touffes dans des coins reculés de la région de Kalouga, sans se disperser et en restant serrées sur quelques mètres.
Fait intéressant : aux côtés d'espèces rares et reliques que l'on rencontre tout de même en Russie, comme le Sanicle d'Europe, la Mauve musquée, la Pyrole à ombelle, la Campanule à feuilles rudes ou la Gesse noire, se trouvaient des plantes exclusivement européennes, telles que l'Avoine des prés, le Crételle, le Houlque molle, la Fétuque filiforme, méditerranéo-atlantique et extrêmement rare en Russie, la Fétuque rouge, et des dizaines d'autres espèces.
Plusieurs critères ont permis de ranger ces plantes parmi les polémochores : ces espèces ne se propagent d'ordinaire pas hors de leur aire de croissance, mais leur localisation actuelle est très éloignée du reste de cette aire ; elles se concentrent le long des chemins de terre où la circulation était intense pendant les années de guerre ; elles ne se trouvent que sur les territoires temporairement occupés par les Allemands, le long de la ligne de front ou à l'arrière des formations allemandes, et n'apparaissent qu'après la guerre.
Dans 267 localités, la chercheuse a découvert 115 espèces adventices, dont certaines figurent dans le Livre rouge ; quelques-unes se rencontraient çà et là le long de vieilles routes et dans d'anciens domaines seigneuriaux, où elles avaient pu arriver au XIXe siècle.
Quel est donc le mécanisme par lequel les polémochores parviennent dans de nouveaux habitats ? Avant tout, le fourrage. Les Allemands employaient massivement les chevaux comme force de traction, et ils se comptaient par millions. Faire les foins sur place était difficile, parfois impossible ; çà et là, des unités se retrouvaient même coupées de toute source de foin. Imaginez ce que cela a de critique, par exemple par un hiver neigeux, et de surcroît sous des efforts constants. Le déficit de foin, les Allemands le comblaient par des livraisons en provenance de tous les territoires européens occupés où il abondait, jusqu'à recourir au transport aérien. En somme, c'est surtout le crottin de cheval qui servait d'incubateur aux espèces polémochores.
Il y eut bien sûr d'autres mécanismes : des graines en suspension dans la boue et les détritus accumulés dans les véhicules et sur le matériel, d'autres accrochées aux vêtements et au pelage des animaux. Sans oublier les semis délibérés de graines apportées, sur les aérodromes et dans les territoires occupés, sous forme de pelouses et de massifs de fleurs. Quoi qu'il en soit, les traces des opérations militaires sur le sol de notre pays continuent aujourd'hui de germer non seulement dans la mémoire du peuple, mais aussi dans la mémoire de la nature, et, selon toute apparence, elles y demeureront longtemps, à une échelle bien plus vaste que l'histoire politique.