Comme l'intrigue du roman de Donna Tartt « Le Maître des illusions » se déroule dans un collège de province du Vermont, une question m'est aussitôt venue : comment un cours de grec ancien aussi étonnant a-t-il bien pu y cristalliser
Comme l'intrigue du roman de Donna Tartt « Le Maître des illusions » (The Secret History) se déroule dans un collège de province du Vermont, une question m'est aussitôt venue : comment un cours de grec ancien aussi étonnant a-t-il bien pu y cristalliser. L'immersion dans le monde antique semblait un privilège des élus, une prérogative du rang.
La réponse, je l'ai trouvée dans un article consacré à l'histoire des collèges américains et à leur transformation en universités. Le programme traditionnel, qui comprenait l'étude des langues mortes, commença dès le début du XIXe siècle à essuyer de plus en plus de critiques, et la discussion gagna les cercles académiques, professeurs et administrateurs compris. À la fin du siècle, les propos sur la nécessité de changer le vieux système des collèges, qui ne donnait pas seulement un enseignement de niveau universitaire mais, à strictement parler, aucune base scientifique ni aucun savoir conforme à la norme professionnelle, se muèrent en projets de réformes en bonne et due forme. Ainsi la crise engendra-t-elle le progrès.
Ainsi, conformément à un nouveau programme d'enseignement pratique, l'université Cornell ouvrit ses portes en 1868, plaçant au premier plan les savoirs agricoles. Dans cette université, « chacun pouvait recevoir une instruction dans n'importe quelle matière ». La chimie industrielle et la médecine vétérinaire étaient accessibles à tous, sans distinction de race ni de sexe.
Quant aux humanités classiques, dont les critiques des collèges avaient dénoncé l'omniprésence au début du siècle, elles trouvèrent refuge sous l'égide des défenseurs de la « culture libérale ». Les partisans de cette tendance cherchaient à s'éloigner de la professionnalisation et de la spécialisation au profit de la formation d'un homme de culture, en préservant au passage des idéaux aristocratiques. Ils s'installèrent dans des universités prestigieuses telles que Yale, qui se donnait pour but de conserver les plus hautes réalisations de l'âge d'or, ou Princeton sous la direction de Woodrow Wilson, où l'on encourageait la quête de soi par la maîtrise des beaux-arts et de cours scientifiques sous la direction individuelle d'un professeur. C'est ce modèle qui a engendré le collège pastoral de la province profonde, recréé par Donna Tartt dans « Le Maître des illusions » à l'image de son propre collège.
Pour en savoir plus sur la révolution académique américaine, lisez le texte de Tatiana Zemliakova : https://postnauka.ru/faq/89501