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# En 2011, le célèbre historien français Pierre Nora donnait un entretien à une chercheuse russe spécialiste de l'identité, docteur en histoire
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- Published: 2020-07-08T17:29:51.000Z
- Updated: 2026-10-01T06:04:49.000Z
- Author: Alexandr Radayev
- Tags: Entretiens, Observations, Société, Personnalités

En 2011, le célèbre historien français Pierre Nora donnait un entretien à une chercheuse russe spécialiste de l'identité, docteur en histoire, Elena Filippova, et abordait un sujet intéressant au regard de l'actualité : la réforme constitutionnelle française de 2008.

Je cite un extrait abrégé :

« Un bon exemple, que je donne souvent, est celui des langues régionales en France. On assiste aujourd'hui à leur renaissance. Pour ceux qui vivent en Bretagne, en Alsace ou en Corse, ce processus est très important, car il s'agit de préserver des langues qui ont été peu à peu supplantées par le français après la Révolution de 1789\. Les langues régionales étaient considérées comme de grossiers parlers locaux, voués à l'éradication. Mais les défenseurs du français jugent artificielles les tentatives de faire revivre les langues régionales. Il ne s'agit pas de les interdire, elles ont même reçu un soutien de l'État grâce à leur intégration dans le système éducatif, mais il est tout aussi inadmissible d'en imposer l'usage, puisqu'au niveau national elles n'ont pas de statut légal. »

La Charte européenne des langues régionales ou minoritaires a contribué à l'établissement de certains droits pour les langues qui luttent pour leur survie, bien que la France ne l'ait pas ratifiée.

« Or, lors de la réforme constitutionnelle, les associations régionales ont exercé une forte pression sur les parlementaires afin d'obtenir, au minimum, l'inscription dans le texte de la Constitution d'une phrase disant que les langues régionales font partie du patrimoine national. Qui plus est, elles voulaient que cette phrase figure dans le texte de l'article 2, lequel dispose : “La langue de la République est le français.” Point. C'est à la place de ce point qu'elles proposaient de mettre une virgule et de poursuivre : “les langues régionales font partie du patrimoine national”. Mais que signifie au juste “faire partie du patrimoine national” ? La cuisine nationale, par exemple, fait elle aussi partie du patrimoine national : or il ne viendrait à l'idée de personne de l'inscrire dans la Constitution ! Cette phrase recelait donc un sens particulier, une sorte d'opposition des langues régionales à la langue de l'État.

Un conflit s'est embrasé, dans lequel aucune des parties n'a pu remporter une victoire complète. Les associations régionales ont obtenu l'inscription dans la Constitution d'une phrase sur les langues régionales, et en ce sens elles ont gagné. Mais cette phrase a trouvé place non pas dans le deuxième article, mais bien plus bas, vers la fin du document, ce qui veut dire que la bataille est à moitié perdue. Voilà un exemple de la rencontre de deux versions de la mémoire collective, diamétralement opposées, et il a fallu une décision politique pour résoudre le conflit. En l'occurrence, une solution de compromis a été trouvée. Cet exemple est bon aussi pour comprendre que derrière le conflit de différentes versions de la mémoire collective se cache toujours un conflit d'identités, et rien d'autre. Quand nous disons “mémoire”, nous entendons “identité”. Ce mot, entré en circulation il y a une trentaine d'années, est aujourd'hui compris de tous. Les sociétés modernes sont sous l'emprise des identités. On n'y peut rien. »

Et si Pierre Nora parle de l'impossibilité d'inscrire la cuisine nationale dans la constitution comme d'une évidence, je crains que, à peine 9 ans plus tard, sur le sixième (une neuvième) du globe, la possibilité d'y inscrire quelque chose de plus inconcevable encore ne paraisse plus si extravagante. Mais que faire : l'emprise des identités, et à chaque identité son huile sainte !