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# Machines et poupée mécanique dans la nouvelle d’Alexandre Grine « L’Automobile grise » (1921)
- URL: https://theparnassian.com/fr/beregites-veshchei-3/
- Published: 2025-08-16T12:41:10.000Z
- Updated: 2026-10-02T18:40:10.000Z
- Author: Alexandr Radayev
- Tags: Livres, Observations

**Méfiez-vous des choses ! Elles nous asservissent très vite et durablement !**

Ainsi Ebenezer Sidney, héros de la nouvelle d'Alexandre Grine « L'Automobile grise », met-il en garde son interlocuteur en réfléchissant à la mesure dans laquelle des objets mécaniques – ou des êtres – peuvent être dotés de vie. Cette nouvelle m'est revenue en mémoire à la lecture de discussions sur les phénomènes de l'intelligence artificielle, où certains redoutent que la machine sans âme ne supplante bientôt partout l'homme. Eh bien, un texte de 1921 avait quelque peu devancé ces tourments.

> – La matière inanimée, dit Kichley. Le fer et l'acier sont morts.  
> Je ne répondis rien. Il me sembla qu'une automobile avait crié sous la fenêtre. En effet, le cri se répéta, plus près, puis juste en dessous.  
> – Vous entendez ? dis-je. Voilà sa voix – un hurlement qui rappelle vaguement des mots grossiers, pleins de hargne. Donc, il a une voix, du mouvement, une vue, peut-être – une mémoire. Il a une maison. Dans la rue Bock-Méthane, il vaut la peine d'entrer dans les magasins de gros d'automobiles et de les voir dans leur décor domestique. Elles se tiennent là, luisantes, graissées, sur le sol de ciment d'un immense local. Aux murs sont accrochés leurs portraits – photographies de modèles et de vainqueurs de compétitions. Il a de la musique – certaines compositions nouvelles, qui rendent avec tant de zèle la dissonance du fracas de la rue ou des bruits fortuits que fait tout mouvement. Il a enfin un gramophone, un cinématographe, il a des docteurs, des panégyristes, des poètes – ceux-là mêmes dont vous parliez il y a une demi-heure, des gens au sens du mécanisme fortement développé. Il a aussi des maîtresses, ces dames qui, des vitrines des magasins à la mode, adressent le sourire de leurs visages de cire. Et ce n'est pas la vie ? Une existence assez complète, dirai-je. De plus, il fait du sport, il tue et il participe à la guerre.  
> – Il en ressort, dit Nicolas, que... Mais je serai plus bref : une certaine automobile, couverte de boue et de blessures, est revenue du théâtre des opérations. Après s'être fait raser chez le coiffeur, elle est rentrée chez elle, a mis dans le gramophone le disque de la marche « Vers la gloire et le triomphe » et a ordonné de faire tourner l'appareil cinématographique avec le film « Les courses d'automobiles entre Liss et Zurbagan ». De ravissement, son pneu a éclaté.

Le héros, l'excentrique Sidney, songe sérieusement à l'existence terrestre des machines, et croit même sérieusement que certaines d'entre elles peuvent ne différer en rien des humains.

D'après sa conjecture, la jeune fille qu'il aime est une poupée de cire mécanique si savamment fabriquée qu'elle a réussi à s'échapper du magasin et à agir comme une vraie jeune fille, et même à nouer des romans. Il observe sa peau couleur de craie jaune, qui par moments pâlit et prend la teinte d'une figure de cire, son sourire agréable et vide, remarque que son emploi du temps n'obéit guère qu'à la machine et qu'elle-même n'est qu'une esclave sans âme des choses, mais surtout – ses sentiments factices : incapable d'aimer, elle qui semble pourtant dotée d'une âme, elle n'est attirée vers lui que par son goût de la richesse. À tout prendre, cet être indifférent, à la voix atone et au nom étrange de Corrida El Baso, de nationalité inconnue et d'origine inconnue, ne peut être qu'un mannequin que Sidney a effectivement vu un jour dans une autre ville. Cela, joint à l'apparition sinistre dans sa vie d'une automobile grise, non seulement le prive de paix, mais très vite de raison. Corrida n'est pas une jeune fille vivante, mais une poupée animée. Et donc, il faut la tuer.

Et Sidney lui déclare au bord du précipice :

*J'ai percé le secret de votre mécanisme. Il s'est rendu semblable à l'apparence de la vie humaine par la force de tous les mécanismes qui grondent autour de nous. Mais devenir une femme, comprenez-le, devenir un être véritablement vivant, vous ne le pouvez qu'après votre anéantissement*